12.03.2007
Le marché occulte de l'armement
Les «saigneurs» de la guerre
PAR JEAN-LOUIS TREMBLAIS
L'arsenal militaire de l'ex-Empire soviétique se vend comme des petits pains. Un business tenu par des
trafiquants russo-ukrainiens dont s'est inspiré Andrew Niccol pour son film «Lord of War», sorti depuis en salles.
«Il y a suffisamment d'armes en Europe de l'Est pour guerroyer sans arrêt pendant des décennies. Ce ne sera même pas la peine de changer de chargeur. Il suffira de prendre un nouveau fusil.» Avis d'expert. Sam Cummings, agent de la CIA reconverti dans le commerce des armes, savait de quoi il parlait. Du Congo au Biafra, négociant au plus offrant, au gré des sympathies du Pentagone, il fut le ténor des sixties, le Bill Gates du fusil automatique. Celui qu'on appelait pour occire son voisin promptement et proprement. Surtout s'il était communiste.
Autres temps, autres moeurs. Avec la chute du Mur et l'effondrement soviétique, ce qu'on appelait le «bloc de l'Est» s'est retrouvé avec un prodigieux arsenal. Aucun ennemi identifié et besoin d'argent. N'en déplaise aux émules de Fukuyama, la fin de l'Histoire n'a pas eu lieu. Génocides, invasions, insurrections, sécessions, charcutages fraternels, boucheries artisanales : depuis quinze ans, la planète est en ébullition. Et les ventes d'armes à leur plus haut niveau.
Mais qu'on ne s'y trompe pas : à guerre de pauvre, outil de pauvre. Cela n'aura échappé à personne : l'ardeur belliqueuse va de pair avec le sous-développement économique. Ce ne sont ni les radars ni les lasers qui font recette en Afrique, mais les kalachnikovs et les RPG (lance-roquettes). Lors des récents conflits, les armes dites légères (du fusil d'assaut au lance-missiles) ont fait 90% des victimes. Or, ces armes constituent justement les spécialités de l'ex-URSS. Normal : elles obéissent à la fameuse règle des trois R (robustes, rustiques et rentables). Idéales pour le bush ou la jungle, le sable comme la boue. En choisissant Iouri Orlov, Américain d'origine ukrainienne, pour personnage principal de Lord of War *, Andrew Niccol a eu le nez creux. «La kalachnikov est le produit russe le plus exporté, devant la vodka, le caviar et les écrivains suicidaires», dit son «héros», interprété par Nicolas Cage. Vrai. En vertu de la division du travail et de la géographie (accès à la mer Noire via Odessa), l'Ukraine abritait le complexe militaro-industriel de l'Empire soviétique. Devenu trop onéreux à entretenir dans un pays à économie vacillante, ce stock d'armes a fait l'objet d'une OPA massive, initiée par la pègre locale et facilitée par des autorités corrompues.
Entre mafieux et ex-kgb. En dix ans, 32 milliards de dollars d'armes ont ainsi quitté les rives du Dniepr et ses industrieux conglomérats. Cette hémorragie a fait la fortune d'une demi-douzaine de trafiquants répertoriés mais insaisissables. Ce sont eux qui ont inspiré l'auteur du film. Plus ou moins proches de la mafia russo-ukrainienne, et notamment de la famille Solntsevo (le clan le plus puissant et le plus actif), ils défrayent la chronique autant qu'ils défient la police. A commencer par Viktor Anatolievitch Bout, primus inter pares. Végétarien convaincu, écologiste militant, donateur à l'Unicef et lecteur de Paolo Coelho, l'homme n'a pas vraiment le profil de l'emploi. Né au Tadjikistan en 1967, moustachu et bedonnant, il parle sept langues outre le russe (français, anglais, portugais, espagnol, persan, xhosa et zoulou !) et sa fiche Interpol le gratifie d'un QI de 170. Détenteur de sept passeports et d'autant de pseudonymes (Boulakine, Boutov, Bouta, Butt, Bud, Budd...), il s'est illustré au Congo, en Angola, au Liberia et en Sierra Leone. Son astuce consiste à contourner les embargos pour livrer des armes en échange de diamants ou de dollars. Sa compagnie aérienne Air Cess, équipée d'une soixantaine d'Antonov et d'Ilyouchine russes, a alimenté tous les seigneurs de la guerre et les chefs de milice du continent africain. Le mode opératoire est celui de tous les forceurs de blocus en matière d'armement. Avec pour règle numéro un : toujours dissocier système d'arme et munitions afférentes. C'est ainsi qu'un MI 24 (hélicoptère de combat) dépouillé de ses roquettes se transporte en tant qu'aéronef humanitaire vers une zone de guerre. Les Occidentaux, volontiers jobards vis-à-vis du charité-business, n'y voient que du feu. Deuxième technique : maquiller le «certificat de destination finale». Autrement dit, obtenir, moyennant des pots-de-vin, de vrais-faux documents d'importation délivrés par des pays non soumis à embargo. La relative impunité dont jouit Viktor Bout s'explique aussi probablement par ses accointances familiales : son épouse Alla serait la fille d'un ancien vice-président du KGB...
Autre figure de ce business florissant : Leonid Efimovic Minin. Pur produit de la mafia juive d'Odessa, lié aux parrains Vadim Rabinovich et Semion Mogilevich, ce quinquagénaire a été arrêté en 2001 par les services italiens. Grand consommateur (et accessoirement dealer) de cocaïne, il fut l'un des fidèles soutiens de Charles Taylor au Liberia. Il prêta même son jet personnel au tyran, en échange de diamants rares, de bois précieux et... de poudre blanche. Il faisait équipe avec un autre charmant garçon, Shabtai Kalmanovic. Un temps conseiller de Golda Meir avant d'être arrêté et condamné comme espion du KGB par Israël, celui-ci menait grand train à Freetown, capitale de la Sierra Leone, des rubis plein les poches et toujours accompagné d'une galante escorte.
Sans foi ni loi, attirés par le seul appât du gain, ces nababs du calibre procèdent sans considération idéologique («Je vends à toutes les armées du monde, sauf à l'Armée du Salut», professe le Orlov du film). Du stalinisme, ils ont gardé la rigueur et la culture de réseau. Du libéralisme, ils ont acquis la vigueur et l'esprit d'entreprise. Preuve que le communisme est soluble dans le capitalisme. Sous forme d'alliage létal.
* Lord of War, de Andrew Niccol, avec Nicolas Cage, Ethan Hawke et Jared Leto.
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